Vous avez probablement déjà calculé votre indice de masse corporelle, ne serait-ce que par curiosité. Le chiffre obtenu vous a peut-être rassuré, inquiété, ou laissé perplexe. Cet indicateur, inventé au XIXe siècle par le statisticien belge Adolphe Quételet, devait à l'origine décrire "l'homme moyen" pour des études démographiques, pas évaluer votre santé. Pourtant, depuis 1997 et son adoption par l'Organisation mondiale de la Santé, l'IMC est devenu l'outil de référence pour classer la population en catégories de poids. La question mérite d'être posée : que dit vraiment ce chiffre sur votre forme physique ?
Comment se calcule l'IMC et que signifient les seuils ?
La formule est simple : il suffit de diviser votre poids en kilogrammes par votre taille en mètres au carré. Un homme de 1,85 mètre pesant 90 kilos obtient un IMC de 26,3. Une femme de 1,63 mètre pour 53 kilos affiche un IMC de 19,9. Ces deux exemples illustrent bien la facilité d'utilisation de cet outil, qui ne nécessite qu'un pèse-personne et un mètre ruban.

Les seuils définis par l'OMS sont les suivants :
- IMC inférieur à 18,5 : insuffisance pondérale
- Entre 18,5 et 24,9 : poids normal
- Entre 25 et 29,9 : surpoids
- Entre 30 et 34,9 : obésité modérée
- Entre 35 et 39,9 : obésité sévère
- Supérieur à 40 : obésité morbide
Ces intervalles ont été établis en étudiant la relation statistique entre l'IMC et la mortalité dans de grandes populations. En clair, plus on s'éloigne de la zone 18,5-25, plus les risques pour la santé augmentent statistiquement. C'est d'ailleurs pour cette raison que l'IMC reste utile en santé publique : il permet de repérer rapidement les personnes exposées à des risques de diabète, de maladies cardiovasculaires ou d'arthrose.
Pourquoi l'IMC ne dit rien de votre composition corporelle
Le problème fondamental de l'IMC, c'est qu'il ne fait pas la différence entre la masse grasse et la masse maigre. Un rugbyman musclé peut très bien afficher un IMC de 30, seuil de l'obésité, tout en ayant très peu de graisse corporelle. Inversement, une personne sédentaire avec un IMC de 22 peut avoir un pourcentage de masse grasse élevé et peu de muscle.
Les diététiciennes-nutritionnistes Anne-Laure Laratte et Victoire Diers le rappellent : l'IMC permet de voir combien de kilos il y a au mètre carré sur un corps humain, mais rien de plus. Il ne renseigne ni sur la répartition des graisses, ni sur leur évolution dans le temps. Or, c'est précisément cette répartition qui importe pour la santé.
Prenons le cas d'une personne avec un IMC normal mais un tour de taille élevé. Cette situation peut signaler une accumulation de graisse viscérale, celle qui entoure les organes internes et qui est associée à un risque cardiovasculaire accru. L'IMC seul ne détecte pas ce problème. La professeure Karine Clément, chercheuse en nutrition à l'INSERM, souligne qu'une personne avec un IMC normal peut tout à fait présenter un tour de taille élevé, synonyme d'une accumulation potentiellement pathologique de graisses au niveau des viscères.
Les populations pour lesquelles l'IMC n'est pas fiable
Certaines catégories de personnes ne devraient tout simplement pas utiliser l'IMC comme référence. C'est le cas des sportifs, dont la masse musculaire élevée fausse le résultat. Un athlète de haut niveau aura presque toujours un IMC supérieur à la normale, sans que cela représente un risque pour sa santé.
Les femmes enceintes sont également exclues de ce calcul, puisqu'elles prennent du poids de façon physiologique pendant la grossesse. Les enfants et adolescents ne peuvent pas non plus utiliser les mêmes barèmes, leur développement corporel n'étant ni simultané ni uniforme. Enfin, les personnes âgées voient leur composition corporelle changer avec l'âge : la masse grasse augmente généralement tandis que la masse musculaire diminue, ce qui modifie la signification du chiffre obtenu.

La maigreur elle-même peut être trompeuse. Comme le rappelle Karine Clément, elle peut être constitutionnelle chez certaines personnes, sans conséquence pathologique. À l'inverse, une obésité peut ne pas entraîner de complications chez d'autres. Les individus sont inégaux face aux problèmes de poids, et l'IMC ne capture pas cette diversité.
Quelles mesures complémentaires pour mieux évaluer sa forme ?
Pour dépasser les limites de l'IMC, plusieurs outils simples peuvent être utilisés à la maison. Le rapport tour de taille sur tour de hanches est l'un des plus accessibles : il suffit d'un mètre ruban pour mesurer ces deux périmètres et calculer le ratio. Un tour de taille élevé, indépendamment de l'IMC, signale un risque métabolique qu'il ne faut pas ignorer.
La mesure de l'épaisseur des plis graisseux, réalisée avec un adipomètre, donne une estimation de la graisse sous-cutanée. Ces méthodes ne coûtent presque rien et peuvent être répétées régulièrement pour suivre l'évolution de la composition corporelle.
Pour une analyse plus précise, il existe des techniques d'imagerie comme l'IRM ou l'absorptiométrie biphotonique. Ces examens détaillent la composition corporelle complète : masse grasse, masse maigre et masse osseuse. Leur coût élevé les réserve toutefois à un usage médical ou de recherche, pas à un usage courant.
Les spécialistes recommandent de combiner plusieurs outils plutôt que de se fier à un seul chiffre. Comme le résume Karine Clément, il faut prendre en compte les spécificités de l'individu, ainsi que des facteurs génétiques et environnementaux, pour estimer correctement les risques liés au poids.
L'IMC reste-t-il utile malgré tout ?
Garder l'IMC comme outil de dépistage de premier niveau présente des avantages certains. Il est gratuit, rapide, reproductible et standardisé. En médecine, il permet de documenter l'évolution d'un patient vers un poids plus sain, notamment grâce à l'activité physique et à un changement d'alimentation. En santé publique, il reste un indicateur précieux pour suivre les tendances du surpoids et de l'obésité dans la population.
Mais son usage détourné pose problème. Beaucoup de personnes se sentent stigmatisées par un chiffre qui les classe en "surpoids" ou "obésité" alors qu'elles se portent bien. D'autres, à l'inverse, se croient en bonne santé parce que leur IMC est normal, alors qu'elles accumulent de la graisse viscérale. Dans les deux cas, l'IMC donne une vision incomplète de la réalité.
La notion de "poids de forme" est plus pertinente que celle d'"IMC idéal". C'est le poids dans lequel on se sent bien, qui permet de vivre sans limitations physiques et qui ne comporte pas de risques avérés pour la santé. Il n'existe pas de normes chiffrées universelles en matière de bien-être physique. Une personne avec un IMC de 26 peut être parfaitement en forme et en bonne santé, tout comme une autre avec un IMC de 22 peut présenter des facteurs de risque métaboliques.